Jeu pathologique

« Pour gagner, puis pour étonner, enfin pour espérer. Il n'a pas misé seulement de l'argent mais sa vie elle-même.» Dostoïevski


Présentation

Le jeu fait partie de l’histoire de l’homme. 62% des français jouent au moins une fois par an. Le jeu d’argent est en France illégal, sauf dérogation d’état. Ces dérogation concernent le PMU, la Française des jeux et les casinos (chiffre d’affaire au total de 157 milliards de francs en 2000). Les personnes qui jouent ne sont donc pas des personnes à problème, dans une activité qui est plutôt celle de Monsieur Tout le monde. Certains critères font tomber l’individu dans la dépendance.

Voici un panel des comportements relatifs au jeu, du joueur occasionnel à la pathologie addictive : 

w Joueur occasionnel, social : usage occasionnel, festif. Si la pratique est régulière, c'est une pratique de loisir qui n'a pas de retentissement sur la vie, garde une place subalterne. Le "joueur social" peut être dépendant (cela lui manque de ne pas aller faire son tacotac), mais ça n'est pas pour ça qu'il en souffre, que le jeu prend une place centrale dans sa vie.

w Joueur professionnel : le jeu est à usage professionnel. L'intérêt est lucratif ou intellectuel. Il n'y a pas dépendance au comportement lui-même (jouer), même si le jeu prend de l'importance dans la vie du sujet. 

w Les dépendants (ou addicts) : La personne dépendante est dans l'impossibilité de résister aux impulsions vers le jeu. Elle a perdu la liberté de s’abstenir de jouer. En plus de cette dépendance, le jeu devient le centre de la vie, au détriment d'autres aspirations (famililales, sociales...).
 
 
Le psychanalyste Edmund Bergler propose, en 1957, dans son ouvrage “the Psychology of Gambling” une description systématique du “gambler”, du joueur pathologique :

- Il doit jouer régulièrement : il s’agit là d’un facteur quantitatif, mais dont l’importance ne peut être négligée : comme pour l’alcoolisme, la question est ici de savoir à partir de quand le sujet joue “trop”. 
- Le jeu prévaut sur tous les autres intérêts 
- Il existe chez le joueur un optimisme qui n’est pas entamé par les expériences répétées d’échec. 
- Le joueur ne s’arrête jamais tant qu’il gagne. 
- Malgré les précautions qu’il s’est initialement promis de prendre, il finit par prendre trop de risques. 
- Il existe chez lui un vécu subjectif de “thrill” (une sensation de frisson, d’excitation, de tension à la fois douloureuse et plaisante), durant les phases de jeu.

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CRITERES DE L'ADDICTION SELON GOODMAN (1990)

A. Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser ce type de comportement.
B. Sensation croissante de tension précédant immédiatement le début du comportement.
C. Plaisir ou soulagement pendant sa durée.
D. Sensation de perte de contrôle pendant le comportement.
E. Présence d’au moins cinq des neuf critères suivants :
1. Préoccupation fréquente au sujet du comportement ou de sa préparation. 
2. Intensité et durée des épisodes plus importantes que souhaitées à l’origine. 
3. Tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement. 
4. Temps important consacré à préparer les épisodes, à les entreprendre ou à s’en remettre. 
5. Survenue fréquente des épisodes lorsque le sujet doit accomplir des obligations professionnelles, scolaires ou universitaires, familiale ou sociales. 
6. Activités sociales, professionnelles ou récréatives majeures sacrifiées du fait du comportement. 
7. Perpétuation du comportement, bien que le sujet sache qu’il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d’ordre social, financier, psychologique ou psychique. 
8. Tolérance marquée: besoin d’augmenter l’intensité ou la fréquence pour obtenir l’effet désiré, ou diminution de l’effet procuré par un comportement de même intensité. 
F. Agitation ou irritabilité en cas d’impossibilité de s’adonner au comportement.

La dépendance peut donc être définie par deux dimensions présentes à des degrés divers selon l’individu, degrés qu’il faudra évaluer :
1) La dépendance proprement dite : il s’agit du fait de ne pas pouvoir se passer de consommer une drogue ou d’accomplir une séquence de comportements.
2) Envahissement et changement identitaire : part importante de la dépendance dans l'existence, entraînant souffrance du sujet et problèmes pour le groupe social.

Une définition diagnostique se doit de reprendre ces deux aspects :
 
Critères diagnostiques du DSM-IV pour le jeu pathologique

- Préoccupation par le jeu (exemple : préoccupation par la remémoration d'expériences de jeu passées ou par la prévision de tentatives prochaines ou par les moyens de se procurer de l'argent pour jouer). 
- Besoin de jouer avec des sommes d'argent croissantes pour atteindre l'état d'excitation désiré. 
- Efforts répétés mais infructueux pour contrôler, réduire ou arrêter la pratique du jeu. 
- Agitation ou irritabilité lors des tentatives de réduction ou d'arrêt de la pratique du jeu. 
- Joue pour échapper aux difficultés ou pour soulager une humeur dysphorique (exemple : des sentiments d'impuissance, de culpabilité, d'anxiété, de dépression). 
- Après avoir perdu de l'argent au jeu, retourne souvent jouer un autre jour pour recouvrer ses pertes (pour « se refaire »). 
- Ment à sa famille, à son thérapeute ou à d'autres pour dissimuler l'ampleur réelle de ses habitudes de jeu. 
- Commet des actes illégaux tels que falsifications, fraudes, vols ou détournement d'argent pour financer la pratique du jeu. 
- Met en danger ou perd une relation affective importante, un emploi ou des possibilités d'étude ou de carrière à cause du jeu. 
- Compte sur les autres pour obtenir de l'argent et se sortir de situations financières désespérées dues au jeu. 

(Extrait du Diagnostic and statistical manual of mental disorders (DSM-IV), pp. 181 et 618)


 
Définition de Bergler
 
1. Le joueur abusif joue régulièrement, mais ce critère ne suffit pas : on peut jouer régulièrement sans jouer trop.
 
2. Le jeu prend le pas sur tous les autres intérêts de la vie : le joueur abusif est obsédé par le jeu, et ne pense plus qu'au jeu. Il préfère le jeu à tout autre distraction, à une sortie, au fait de voir des amis.
 
3. Le joueur abusif est exagérément optimiste et n'est jamais freiné par ses échecs.
 
4. Le joueur abusif ne s'arrête jamais quand il gagne. Beaucoup de conduites d'abus de jeu ont commencé par un « gros gain ».
 
5. Le joueur abusif, même s'il prend des résolutions de prudence, finit toujours par prendre trop de risques. La sensation, le plaisir nécessitent des enjeux de plus en plus importants
 
6. Le joueur abusif se met en difficultés financières à cause du jeu. Le joueur abusif accepte mal de perdre, et pense que jouer plus  est le seul moyen de récupérer l'argent perdu. Il commence à « perdre le contrôle » de son comportement de jeu. Il risque ainsi, jouant au-delà de ses décisions, de jouer au-delà de ses moyens. Les risques de jouer l'argent du ménage, celui du loyer, ou de l'argent emprunté sont alors réels. 



Echelle générale de dépendance

On peut déduire des éléments ci-dessous un test général de dépendance, adapté également à l'alcool.

Test (Cungi/Retz)

OUI NON
1. 
Est-ce que je consomme régulièrement un/des produits, ou bien ai-je un/des comportements réguliers dont il est difficile de me passer?
2. 
Si je ne peux consommer ce produit, ou si je ne peux réaliser ce comportement, existe-t-il un état de manque?
3. 
La consommation de produits, le comportement dont j'ai besoin me reviennent-ils cher?
4. 
Suis-je prêt à dépender beaucoup de temps et d'énergie pour me procurer ce produit, ou réaliser le comportement?
5. 
Existe-t-il des conséquences sur ma santé?
6.
Existe-t-il des conséquences sur mon travail?
7.
Existe-t-il des conséquences sur ma vie familiale?
8.
Existe-t-il des conséquences sur ma vie relatiuonnelle et mes loisirs?
Un nombre de OUI supérieur ou égal à 2 indique une dépendance. Plus le nombre de OUI s'élève, plus la dépendance est grande.

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Test du jeu pathologique
Aucun test n'a valeur de diagnostic
Oui
Non
1 ) Avez vous déjà perdu du temps au travail ou à l’école à cause du jeu ? 
2) Le jeu a-t-il parfois rendu votre vie familiale malheureuse ? 
3) Le jeu nuit-il à votre réputation ? 
4) Avez-vous déjà ressenti du remords après avoir joué ? 
5) Avez vous déjà joué pour tenter d’obtenir de l’argent afin de régler des dettes ? 
6) Le jeu a-t-il parfois réduit votre ambition ou votre efficacité ? 
7) Après avoir perdu au jeu, avez-vous déjà éprouvé la nécessité de rejouer en vue de regagner vos pertes ? 
8) Après avoir gagné, avez-vous été tenté de rejouer pour gagner davantage ? 
9) Vous est-il arrivé de jouer jusqu’au dernier sou que vous aviez en poche ? 
10) Avez-vous déjà emprunté de l’argent pour jouer ? 
11) Avez-vous déjà vendu quelque chose pour pouvoir jouer ? 
12) Avez-vous déjà hésité à risquer au jeu l’argent que vous réserviez à une dépense normale?
13) Le jeu vous a-t-il conduit à négliger votre bien-être et celui de votre famille ? 
14) Avez-vous déjà joué plus longtemps que vous ne l’aviez prévu ? 
15) Avez-vous déjà joué pour échapper aux soucis et aux problèmes ? 
16) Avez-vous déjà commis ou tenté de commettre un acte illégal pour financer le jeu ? 
17) Le jeu a-t-il déjà perturbé votre sommeil ? 
18) Les déceptions, désappointements ou frustrations vous ont-ils déjà poussé à jouer ? 
19) Avez-vous déjà éprouvé le besoin de jouer pendant quelques heures pour célébrer un événement heureux ? 
20) Avez-vous déjà considéré le suicide comme issue possible pour éliminer définitivement votre passion de jouer ? 

La plupart des joueurs compulsifs répondent « OUI » à au moins sept de ces vingt questions… 

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Trois phases

Custer a défini trois phases dans le jeu pathologique :

- Phase de gain : le sujet entre dans l’univers du jeu. Les attentes peuvent être fortes, le sujet prêtant fréquemment à la réussite la capacité de résoudre ses difficultés (existentielles ou autres). Cette rencontre avec le gain, la chance a une forte puissance de déstabilisation et perturbe les repères individuels, identitaires.

- Phase de perte : c’est la période du « je vais me refaire ». La recherche du jeu présente alors différente motivations, jouer, mais aussi gagner de l’argent et retrouver les sensations éprouvées dans la première phase. L'entourage s'alerte souvent, mais le joueur s'isole, s'enferme dans ses solutions de joueur qui n'en sont pas puisque appartenant au problème lui-même.

- Phase de désespoir : le sujet  s’enlise, s’enferme, touche inévitablement le fond s'il ne sort pas du problème pour le remettre en cause. Un état dépressif est d’ailleurs fréquemment associé. C'est la phase des conséquences.


Conséquences

w Vie personnelle
- Le jeu pathologique entraîne nécessairement des problèmes financiers (au Canada, un joueur sur trois dépense entre 75 000 $ à 150 000 $ par an dans les salles de jeux).
- Les dificultés financières provoquent une forte probabilité de délinquance (en france 20% des joueurs pathologiques ont commis des délits) et d'actes criminels. 
- La dépendance au jeu entraîne des prolèmes familiaux et sociaux. 90% des joueurs pathologiques sont des hommes, dont la majorité est mariée et a des enfants. Chez ces adultes établis et chargés de famille, le jeu pathologique provoque un comportement antisocial, la rupture des relations affectives avec la famille (divorce, mésentente, isolement), des difficultés professionnelles (absentéisme, chomage, licenciement...).
 

w Suicide
Rapport de 1996 du Conseil national du bien-être social au Canada 

- Les tentatives de suicide sont beaucoup plus fréquentes chez les joueurs pathologiques que chez les autres membres de la population. 
- Le taux de tentatives de suicide est plus élevé chez les joueurs pathologiques que chez les gens ayant d'autres dépendances. 
- Les joueurs compulsifs ont souvent d’autres problèmes de dépendances, telles que l’alcool et les drogues. 
- Les joueurs compulsifs et pathologiques ont tendance à être jeunes (moins de 30 ans). 
- Une étude effectuée au Québec auprès d'étudiants de niveau collégial indique que 26,8 % des joueurs pathologiques avaient tenté de se suicider, en comparaison avec 7,2 % des étudiants collégiaux qui n'avaient pas de problèmes de jeu. 
- Parmi un échantillon des membres de l'association américaine Joueurs anonymes, 48 % avaient envisagé le suicide et 13 % avaient tenté de se suicider. 
- Une étude ontarienne réalisée en 2001 a révélé que 3,8 % des personnes qui avaient joué à des jeux de hasard au cours de la dernière année, ou environ 340 000 personnes, avaient des problèmes de jeu modérés ou graves. Sept pour cent des jeunes adultes ontariens (18 à 24 ans) ont déclaré avoir des problèmes de jeu – près de deux fois plus que pour la population en général. Chez les joueurs ayant de graves problèmes, 6,1 % ont envisagé le suicide.
 

w Conséquences sociales
"Selon le plus récent rapport américain de la National Gambling Impact Study Commission (1999), un joueur aux prises avec un sérieux problème de jeu coûte 10 500 $US par année à la société. Vols, fraudes, services médicaux, etc., entraînent une facture salée. Sans compter les crimes qui en découlent et que 50 % des joueurs pathologiques commencent eux-mêmes à perpétrer pour obtenir de l'argent. La perte de productivité à la suite des journées d'absence au travail, lorsque le joueur parvient à le garder, n'est pas non plus sur le radar de la Commission."

Si pour la France on évalue le chiffre des joueurs pathologiques à 1 million (2 à 3 % de la population), le coût social du jeu pathologique devient alors monumental. 

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Jeu et recherches

 
« Autour de la roulette, dans le casino, la foule se presse. Il y a là un jeune homme qui gagne, qui gagne énormément. Il regarde les pièces d’or et les rouleaux de billets de banque s’amonceler devant lui dans une sorte d’hébétude. On le croirait ivre. Une nuée de parasites espère bénéficier des miettes de la fortune qui déborde de ses poches et s’empresse autour de lui. Il n’y fait pas attention. 
Entré dans la salle avec quelques centaines de francs, Alexis Ivanovitch, le joueur, en a maintenant plus d’une centaine de milliers. Il joue n’importe comment, comme un fou. Aussi facilement qu’en un rêve, il fait sauter la banque à toutes les tables. Quand il se lève enfin pour partir, la démarche alourdie par près de dix kilos d’or, à peine entend-il une voix lui murmurer qu’il lui faut partir le lendemain, faute de quoi il perdra tout. 
Alexis retourne à son hôtel. Il est à Roulottenburg, ville au nom prédestiné, depuis quelques jours. Spectateur et acteur, il a participé, par amour pour l’indifférente et cruelle Paulina, à une tragédie dont les épisodes lui donnent parfois envie de rire sauvagement. Car le beau-père de Paulina, arrivé ici en fringant équipage, s’est ruiné en peu de temps. Toute sa fortune est hypothéquée, aux mains d’un petit français, dont Alexis craint bien que Paulina ne soit amoureuse. Amoureuse, elle ? Elle est si belle mais si étrange… Et Alexis, sans savoir pourquoi, sait qu’il fera tout ce qu’elle lui dira. Mais voici qu’est arrivée une vieille parente de la famille, dont la mort annoncée promettait un bel héritage. Quoique infirme, elle est bien vivante, la grand-mère, sarcastique et riche, décidée elle aussi à tout jouer. Et la baboulinka a tout perdu. 
C’est la nuit. Alexis, enfin riche, est dans les bras de Paulina, qui l’embrasse passionnément. La tête lui tourne aussi fort que lorsqu’il a tout misé sur le rouge et que la roulette vient d’être lancée par la main experte du croupier. 
Mais les joueurs savent qu’à la roulette comme en amour, l’ivresse la plus profonde n’est pas de gagner, mais de perdre. Alexis perdra-t-il ? S’il ne lui restait qu’un seul louis d’or, une chance s’offrirait encore à lui, une dernière chance de vaincre ce destin qui tourne, tourne… »
Le joueur Dostoïevski

La rencontre avec le jeu est à rapprocher du "flash" des toxicomanies ou du « coup de foudre » de la dépendance affective. La rencontre est forte et déstabilisante : le sujet est projeté ans un univers particulier, fait d’émotions, de liberté et de sensations agréables et stimulantes. Mais cette recherche de liberté se transforme paradoxalement en dépendance, en enfermement. De même, la recherche de sensations (à travers le risque, la transgression…) elle aussi s’émousse : les sensations s’éteignent peu à peu, le jeu en apporte de moins en moins à l’image de l’alcoolique qui tolère de mieux en mieux et ressent de moins en moins les effets de l’alcool. La relation passionnelle et libératrice devient une aliénation routinière. Une autre recherche, importante dans le ressenti de la phase de gain est la recherche de réalisation à travers la réussite. Gagner au jeu, c’est résoudre ses difficultés, changer de vie… Là aussi, il y a fatalement déception et appauvrissement (en termes financiers mais aussi existentiels).    

On le voit, les différentes recherches génèrent la dépendance. La tolérance qui se développe, les difficultés diverses (personnelles, financières…), l’isolement social,… construisent un cercle vicieux : en en faisant de plus en plus, le sujet en obtient de moins en moins. Là est la nature de la dépendance : une quête illusoire, décadence inéluctable des premiers instants.

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ARTICLE EN COURS DE REDACTION

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