Je continue un peu sur l’alcool en abordant les campagnes anti-alcooliques, qui me laissent désespérément perplexe.

Tu t'es vu quand t'as bu!

La plus ancienne dont je me souviens est « Tu t’es vu quand t’as bu ». On ne mérite guère un prix Nobel de psychiatrie en relevant le manque d’estime soi des personnes dépendantes à l’alcool. Cela se manifeste par un manque de confiance, un sentiment de culpabilité assez fréquent et de la honte. Etre honteux, c’est ne pas correspondre aux critères de ceux que l’on a en face de soi, critères auxquels on adhère ou non. La honte est fréquemment un phénomène central de cette addiction, accentué par l’image et l’étiquette d’ « alcoolique » dans notre société et par le mépris d’une partie des professionnels que le sujet peut rencontrer. Quand la personne boit, c’est souvent pour engourdir ce sentiment de honte dans l’action de consommer.

Installé l’autre jour dans le bar à côté de mon cabinet, j’observais un groupe de personnes. A un moment, un gars a sorti une blague vaseuse et a fait ce qu’on nomme communément un bide. Instinctivement et spontanément, il a plongé le nez dans son picon bière.

La honte fait boire. Alors curieux message que ce « Tu t’es vu quand t’as bu », générant de la honte et provoquant indirectement… la consommation d’alcool.

Sam, celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas

La plus récente des campagnes que j’ai pu observer est celle de Bob, dont la vidéo est présentée ci-dessous.

Le slogan est comme suit : « Sam, celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas » Professionnel de l’hypnose et de la suggestion, je trouve le slogan curieux : « c’est celui qui ne boit pas » suggère implicitement que les autres boivent. Le film le montre d’ailleurs, trois individus étant passablement éméchés, un quatrième plus ou moins dans les vapes à côté du conducteur. La campagne incite donc 4 jeunes sur 5 à consommer de l’alcool. A la limite, celui qui n’avait pas prévu de boire, si il n’est pas Sam, est tenté de le faire pour pas perdre son tour. Ces jeunes ne conduisent pas, mais peuvent par contre en descendant de voiture se faire écraser (par un conducteur sobre).

Toujours installé dans le bar à côté de mon cabinet, un vendredi soir, j’observais des jeunes qui préparaient leur vendredi soir. A un moment, l’un d’eux a demandé : « C’est qui Sam ? ». Un des membres du groupe s’est auto-désigné, sacrificiel. Les autres ont repris un pastis, rassurés. On peut donc dire que cette campagne encourage la sobriété d’un jeune sur 5 et incite les autres à consommer.

L’alcool a toujours été un sujet ambigu, dans sa prévention. Peut-être les 4 millions d’emplois en France ayant un lien avec ce produit de consommation y sont-ils pour quelque chose. Ambiguité qui se matérialise sur chaque bouteille :

A consommer avec modération

Là encore, en terme d’hypnose, cela s’appelle une suggestion directe masquée. C’est tout à fait étonnant de trouver une mention luttant contre l’alcool et ses méfaits contenant : « A consommer » (avec modération), dans une forme de plus injonctive, qui ne souffre presque pas la contestation (quand on dit « cet article est à retenir », c’est généralement un article dont on se souvient sans avoir trop le choix).

Le « avec modération » est également surprenant : le propre des thérapies brèves est d’obtenir un changement relativement rapide tout en s’adaptant à la nature humaine. Si on dit à quelqu’un : « Changez vite », il a peur, se bloque, se ferme, stagne… Si on lui dit : « Vous avez tout votre temps pour changer », il se détend, confortable, assuré… et change vite. Enjoindre la modération facilite et génère l’action.

A mon humble avis, tout cela est assez maladroit. Il y a là à travers ces trois exemples une curieuse ambiguïté, celle de déconseiller l’usage abusif d’alcool tout en incitant à en consommer. Maladroit ou alors pervers ? Non, ils ne feraient pas ça tout de même. Simplement maladroit.

JB